Techniques et rituels des femmes de la mer au Sénégal
"La prima lingua degli uomini è l'azione dell´ uomo nella réaltà" Pier Paolo Pasolini in postscriptum "La Grazia degli Eritrei".

Ce récit de 24 photos a été réalisé à partir de celles prises au cours d´un bref séjour en mars 2006 au Sénégal, à l´occasion de la deuxième réunion générale du projet ECOST et de 3 documents égyptiens offrant des parallèles surprenant aux outils et techniques observés. Ces photographies mettent en évidence le rôle des femmes dans les chaînes opératoires, du débarquement, des modes de traitement, de la vente du produit pêché sur leurs lieux de travail respectifs, et plus encore dans les opérations symboliques de régulation des liens nature marine - communauté, révélant ainsi en Afrique de l'Ouest un haut statut de ces femmes, marqué par leur pouvoir économique, cosmologique, si ce n'est politique.(A.Weiner 1976,228-231) Le récit photographique procède d'une approche ethno - archéologique de l'histoire des modes d'appropriation halieutique déjà appliquée par l'auteur en Méditerranée.

Au sein de la culture matérielle (outils, gestes, procédés de traitement) et symboliques, rituels féminins, cosmogonies mettant en jeu une représentation sexuée du milieu marin, de surprenants éléments « vestiges » venant revivifier l'hypothèse d'une possible origine égyptienne - nubienne des Lébou (Gostynski, 1976 ) présente à titre énigmatique (le grossissement des nuages sur le Nil) dans l'ouvre que leur ont consacré les anthropologues africanistes, de la sociologie et anthropologie du développement : G. Balandier et P.Mercier (1952). Si aujourd'hui l'écodéveloppement, revu á l'aune d'une gouvernance « féminisée » peut constituer l'horizon d'une possible stratégie pratique, c'est à partir des effets d'un occident très mortifère dans son histoire et sa reproduction élargie, en reconnectant le passé au présent de toute culture, entendue comme mode de vie, dans la perspective non dominatrice de la conservation des entités et processus « naturels » ici le milieu marin, par la voie possible d'une réelle appréciation des cultures et des valeurs de protection quelles peuvent intégrer et que ce milieu supporte et nourrit. Ce qui est reconnexion pour l'entreprise de recherche est sens oublié, enfoui dans les gestes, les postures, les outils, la langue, l'imaginaire, le corps, en bref orthopraxis, vécue en actes au quotidien par celles et ceux qui l'agissent.

C'est ce que l'on appellera la valeur intrinsèque d'une culture qui si elle perdure, se meut, change, aujourd'hui en butte à la violence inouie du processus de « mondialisation » qui induit un processus de profonde altération aussi dans les sociétés halieutiques traditionnelles. Ainsi que l'a analysé P. Failler (2003, 2004) les politiques d'ajustement, sous le feint habillage du développement démocratique, depuis le début des années 80 viennent ajouter leurs effets aux pompages légaux (accords de pêche) ou pillages illégaux (navires de pêche sous pavillon de complaisance) à la marchandisation élargie des écosystèmes marins, qui désarticulent et réorientent les pêches locales au profit du marché mondial, ainsi pour le requin en Afrique de l'Ouest et les ailerons de requin (Sall, 2006). L'appauvrissement - fragilisation extrême des écosystèmes marins comme effet de l'importation de toutes les contradictions du mal développement à l'Occidental, se traduit déjà par d'intenses conflits entre communautés de pêcheurs des Etats de l'Afrique de l'Ouest, entre métiers et même entre groupe de femmes « transformatrices », alors qu'aucune autre « opportunité » n'est à même d'offrir des emplois en nombre. C'est la conception Hobbesienne de l'état de nature (état de guerre entre individus et communautés) qui se profile dans les pêches en Afrique de l'Ouest, avec la potentialité de reléguer la tragédie de l'effondrement de la morue au Canada à une anecdote du siècle passé.

Si aucune intervention structurelle, massive, décidée, guidée par l´impératif de justice sociale n'est mise en ouvre en Europe, dans le monde (OMC), comme en Afrique de l'Ouest même, combien de temps encore ces femmes du Sénégal pourront-elles accomplir les gestes millénaires de la découpe de beaux poissons et procéder à leurs traitements ainsi celui du guedj (fermenté - salé) lui aussi datable du Bronze Egyptien (Brewer et Friedmann, 1989) puis Phénicien ? Combien de temps pourront-elles encore être les officiantes du Tuuru qui dans une Afrique de l'Ouest en butte á une réislamisation, constitue objectivement une pratique de résistance á la violence de la domination masculine inhérente au monothéisme islamique comme á ses pathologies mortifères ?

10 avril, 2006

Références
• G. Balandier et P. Mercier (1952).Particularismes et évolution. Les pêcheurs Lébou du Sénégal. Etudes Sénégalaises, IFAN 3, 216 p.
• Douglas, J. Brewer and Renée F. Friedman (1989) Fish and Fishing in Ancient Egypt. Aris & Philipps, LTD Warminster.
• P. Failler et Kan, A. (2003) Sustainable livelihoods approach and the improvement of the living conditions of fishing communities: relevance, applicability and applications. 121-149.IN: Neiland, A. and Bené,C. (ed.) Poverty and small scale fisheries in West Africa.
• P. Failler et al. (2004) The future of fish consumption in Europe 2015 - 2030. FAO. Fishery circular. 792/ 1, 792/2. Rome.
• T. Gostynski (1976): Sur l'histoire ancienne des Lébous du Cap Vert. IFAN, série B,38,2 ; 223 - 233.
• A. Sall (2006) Les migrations de pêcheurs de requin (raies, requins) dans l'espace de la Commission Sous Régionale des Pêches (CSRP). Dakar, 2006. 46 p. sous presse.
• A. Sene (1985) Les conditions de travail dans la pêche maritime piroguière. Les pêcheurs de Guet N'dar. Saint Louis du Sénégal. Anthropologie maritime 2, 143-149.
• A.Weiner(1976).Women of value,Men of renown :New perspectives in Trobriand exchange.University of Texas Press.Austin.
Women of the Sea in Senegal
Jeune fille préparant des têtes de petits thons et les ouies pour la Tieboujéne, dans la cour commune à l'une des maisons où séjourne l'ethnographe dans le village de pêcheurs de Ngor. Le dessous d'un escalier fait office de lieu de rangement des ustensiles de cuisine.Contrastant avec le dénuement du lieu, la beauté d'un regard et d'une coiffure richement parée qu'il a fallu plusieurs heures pour préparer avec les femmes du groupe de parenté.
Plage de tirage des pirogues de Ndénate, quartier des pêcheurs du village de Yoff, pointe extrême du continent africain face à l'océan Atlantique.
Sabres exposés sur le sable de la plage pour la vente du jour.Leur sablage partiel ou complet fait office de marquage culturel de fraîcheur.
Débarquement du poisson réservé à la vente locale. Répartis en parts ils seront vendus par chacun des membres du groupe de femmes se fournissant auprès de cette pirogue.
Vente du poisson frais, sablé et charrette de transport.Au second plan l'île de Tenguene(Yoff Cap Vert) protégeant les grandes pirogues utilisant la senne, contre les rouleaux de la barre.
Écaillage du poisson (petites dorades) avant leur éventrement et évidage effectués avec un couteau long Boka et sur une planche (premier plan) de bois dur Kaye.
Document égyptien 1 : préparation du poisson, Ancien royaume.Tombe des deux frères Saqqara, Dynastie V. D'après Brewer et Friedman (1989).
Vente de beaux mérous qui viennent d'être débarqués.
En attendant l'arrivée du poisson Doudan M'Bay D converse avec une dame, vendeuse de poissons sur les conditions éprouvantes de ce métier. Cette dame âgée de 76 ans exerce cette activité depuis l'âge de 12 ans. Au premier plan ses instruments de travail, à gauche petit balai pour nettoyer la table de travail des écailles ( jetées sur le sable elles seront tamisées puis ramassées ).Le billot de découpe en bois dur s'appelle Dagoukaye.Y sont appuyées une petite massue Portou et peut-être Bak; L'écailleuse Wassukaye et le couteau long effilé pour éventrer le poisson : Boka.
Une vendeuse de poisson du marché de Soumbédioune utilise la petite massue prête à frapper sur la machette au moyen de laquelle a été prédécoupé le poisson (petits capitaines) en tranches.
Document égyptien 2 : peinture murale, tombe de Chnumhotep à Benin Hassan, Dynastie XII (1950 A.C), la petite massue est utilisée comme marteau.
Table de séchage de poissons (petits sabres), préalablement salés, disposés sur un treillis de fines lamelles de bois.
Ensemble de grosses poteries à forme ouvertes traditionnelles dont les prototypes sont bien connus de l'archéologie de l'âge du Bronze méditerranéen. Elles contiennent de l'huile de requin.
Pêche à l'épervier sur la berge du fleuve à St-Louis du Sénégal.
Filet de lancer du type épervier, tombe de Sebeknakht, el-Kab, seconde période intermédiaire. D'après Brewer et Friedman.
Atelier de séchage-salage et de fumage de Guet N'dar au bord du fleuve Sénégal. Au second plan Pointe Sud de l'île de St-Louis du Sénégal.
Poisson salé Sali après avoir subi un bain en saumure; le poisson salé mis à sécher sur une table , dont le dessous est constitué par des barres de bois parallèles, recouvertes de filets dur plastifiés (matériaux industriels). Au premier plan une corbeille contenant du sel : Damba, en feuilles de rônier, très utilisée par les « transformatrices » de Guet N'dar.
Photo Égypte 2 : Groupe de transformatrices à Guet N'dar préparant du poisson braisé séché Katiakh. Une fois celui-ci prêt il peut être mis dans les corbeilles en feuilles de rônier.
La lessive « tâche féminine » faite à la main est collective et donne lieu à des échanges animés et joyeux.C'est aussi une façon de garder les enfants.
Détail de proue de pirogue à Guest N'dar, datée dans cette forme du 18ème siècle (Sene1985). La pirogue est appelée Gaal. Un petit bateau à poupe identique, sans éperon est appelé Gaulos en grec ancien et Gwl en sémitique. Cette appellation est pour le moins troublante si on la rapporte au fait que vers 426 A.C, Hannon roi des Carthaginois, entreprenait une expédition maritime de 60 navires à 50 rameurs le long de la côte de l'Afrique de l'ouest. L'historicité de ce périple n'est pas mis en cause, bien qu'il nous soit connu par un récit grec. Il y a 10 ans encore l'archéo-histoire du monde phénicien continuait d'identifier le fleuve Krétès avec le fleuve Sénégal. L'île de Cerné où les phéniciens établirent un campement est soit placée à l'embouchure du Sénégal soit au large de la baie du Rio de Oro. Riche en décorations, véritable expression d'un art halieutique, la pirogue est emblématisée à la proue d'un « signe », d'une « ardoise »(Alou?), sur la face interne de laquelle est inscrit un verset du Quar'an.
La beauté et la finesse de ce motif décoratif arabo-musulman témoigne aussi que l'embarcation de pêche est un être avec lequel les pêcheurs établissent une intimité. Ce dernier embellissement achevé par un artiste de la communauté, la mise à l'eau de cette embarcation pourvue d'identité et religieusement marquée est l'objet d'un riche rituel comportant une série d'offertes : Mayè, d'une demande de protection à la déesse sirène de la mer Coumbaba. La mer Guedjgi est divine « Geeju Yaalala »
Le village rassemblé pour assister à l'événement.
La foule jeune massée autour du Baobab.
Une des deux prêtresses vêtue du Boubou bleu cérémoniel. Il porte trois noms : Seurou Faata, Dialawali et Ndior. Il est emblématique de l'une des deux illustres familles en descendance matrilinéaire qui organisent le grand rituel du Tuuru. Fait d'une ou plusieurs pièces en batik, il était traditionnellement porté par les chefs guerriers Lebou des anciens royaumes. La prêtresse porte le grand collier de pierres précieuses représentant les esprits, des anciens Pémé, montées en baudrier, enseigne de sa très haute fonction et de ses pouvoirs, dont celui d'avoir été initiée par la visite du génie féminin Mame Ndiaré. Le grand rituel du Tuuru lui est consacré afin qu'il donne l'abondance du poisson, protège la vie des pêcheurs, des pirogues contre la barre et la vie des enfants qui se baignent.
Autour du Baobab et du puit sacré du génie féminin, les prêtresses et assistantes vêtues en bleu et brun, par cercles concentriques tourneront sept fois offrant du lait caillé Soow au Baobab et aux pierres du puit. Elles prélèvent aussi de l'eau qui soigne et qui guérit. Le site de Dieufougne est la seconde étape de ce rituel. Il a été précédé de l'immolation Nak d'un boeuf, donné au Rab génie féminin Mame Ndiaré au lieu de Dieuw où celui-ci a pour la première fois visité une femme.
Dans la toponyme du rituel annuel du Tuuru c'est là la troisième phase ou troisième site du Keusoupe. Les deux prêtresses et leurs assistantes après avoir individué le lieu de manifestation du génie, connu seulement d'elles, en l'occurrence un groupe de roches basaltiques que rien ne distingue des autres versent du lait caillé. De cet endroit sont sortis les boeufs de la mer offerts par un esprit Djnné à un paysan pauvre. Elles feront de même rapidement à la quatrième station de Kheutgne face à l'île Teuguene où réside le deuxième génie féminin Woré Moll qui constitue pour les habitants la maison des esprits. Ce sont les vagues qui lui portent ces dons Sarakh. Cet îlot du Cap Vert est dans la mythologie Lebou le siège du Rab où il s'assoit pour veiller sur la mer et la communauté, posant ses deux pieds dans les petites îles Madeleines (Soumbédioune) et de Ngor. L'île a ses gardiens et peut être visitée avec eux mais absolument rien ne doit en être prélevé.
Le génie de la solidarité et de l'amour fraternel. Île de Ngor !